La téloche et la censure (ou encore… « Toi comprendre moi ? »)
Le 29 mars dernier, le lendemain d’un chouette tournage, je reçois cette missive électronique de la jeune et pétillante journaliste que Télé-Québec avait chargée de me faire sécréter un éditorial pour l’émission Méchant contraste…
« Bonjour Léonard,
Mes craintes étaient fondées. Il n’y aura pas diffusion de ton éditorial. Ce n’est pas à cause de la chanson de Pierre Lapointe mais bien à cause du caractère très littéraire de ton discours. La télévision demande un alignement plus dépouillé des idées. Non pas pour verser dans la simplicité mais bien plus de clarté. L’éditorial est rapide et l’essence du propos doit être bien accessible. J’aurais aimé travailler à illustrer tes propos et avais beaucoup d’idées pour le faire. Mais la décision de mon coordonnateur est sans appel.
Je ne me sens pas très bien avec ça et suis vraiment désolée.
Bonne route à toi (…) »
La décision du coordonnateur en question est tout bonnement attentatoire à l’intelligence. Sa justification, par ailleurs, est doublement grotesque : primo, elle nous rappelle combien la télévision élémentarise la pensée et les idées, c’est-à-dire… nous prend avec alacrité pour des cons; secundo, elle en est impunément le scandaleux, l’obscène aveu ! Ce délicieux paragraphe, cet amour de petit bijou de chef-d’oeuvre de logique voudrait nous faire gober que l’éditorial, d’une part, et le « caractère très littéraire », d’autre part, sont mutuellement exclusifs ! Car il appert que « la télévision demande un alignement plus dépouillé des idées » (alignement à plaindre, qui doit être bien tristounet, des fois, quand il neige sur sa petite constitution dépouillée, dans les vastes espaces crâniens des réalisateurs télévisuels…), « non pas pour verser dans la simplicité, » que non ! « mais [par souci de] bien plus de clarté, » ça va de soi !
Voici donc mon édito, hélas « très littéraire », malheureusement pas « rapide », peut-être complètement « inaccessible » (pour un mandarinophone unilingue), et dont les idées forment un… cortège en mal de dépouille ?
J’ai fait un terrible cauchemar.
J’étais dans une grande maison sans âme. Un téléviseur y trônait sans humilité. J’allumai ce gros bocal, ce formol stagnant où divaguaient avec indolence des têtes mollasses et glauques, toujours les mêmes et toutes pareilles, taries de lueurs et d’idées.
Ce mois-là, à peine quelques penseurs s’étaient-ils pressuré les méninges, que nous fûmes aussitôt gratifiés de leur substantifique trouvaille, une émission de divertissement captée franco de bord par toutes les téloches du pays.
Dans le style karaoké, une animatrice texturée faisait chanter à quelques participants vedettes ce qu’on venait d’adopter comme nouvel hymne national, une chanson de Pierre Lapointe, lequel était sans conteste devenu la fine fleur de nos artisans de la chanson.
caché au creux de tes reins
J’ai tout aspiré, tout, jusqu’à en perdre haleine
Peut-être les dirai-je demain
peut-être sous l’effet
d’une trop grande arrogance
mon coeur un peu trop sûr de lui
je dirai ces mots au creux de ton oreille
même si je risque la potence
caché au creux de tes reins
Qu’importe pour moi si oui, si non, si tu m’aimes
car moi, je t’aimerai quand même
J’ai pensé aux respirs et à ceux que l’on retient
de peur de devancer la fin
Je ne peux plus les retenir
ces mots qui ne demandent qu’à sortir
Je veux coller mon amour contre le tien, »
disait patriotiquement notre nouvel hymne.
L’atmosphère était parfois au mouvement brownien. En glapissant à travers le presse-purée de ses dents, la pécore réussissait d’ahan à se faire comprendre de quelques-uns de ses semblables, parmi les moins goitreux. Elle se voyait toutefois obligée, plus souvent qu’autrement, de se gendarmer et d’user du double gourdin de ses rotoplots pour ramener à la discipline les éléments récalcitrants.
Mais cette… fureur d’émission n’était que la pointe de l’iceberg. L’Occident tout entier semblait avoir mué. Ici et là, de Révolution tranquille en Mai ‘68, le droit de dire avait fait tache d’huile, les points de vue, sur tout et son contraire, s’étaient multipliés, chacun avait opinion sur rue et les avis se valaient tous. La démocratisation de l’expression artistique, en particulier, avait fait fondre comme neige au soleil presque toute instance éditoriale. S’il n’était toujours pas facile de publier chez Gallimard, il suffisait d’un budget relativement modeste ou d’une anatomie croquable pour éjaculer à compte d’auteur ou éructer un disque. La question n’étant plus « Ah, vous écrivez ? » mais plutôt « Comment !… vous n’écrivez pas ? », il était intéressant, trouvais-je naïvement, de se demander si la culture, la langue et le goût avaient à gagner de cette pléthore ou bien si, au contraire, elle ne les émoussait. J’inclinais à penser que nous ne savions plus, linguistiquement, culturellement, mettre le doigt sur les raisons en vertu desquelles ce que nous aimions était artistiquement valable. Les révolutions précitées, dont nous avions cru qu’elles nous affranchiraient d’une sorte de censure, n’avaient-elles servi qu’à nous appauvrir ?
Mais… comme parfois la poésie fait aujourd’hui par inadvertance une improbable nanoseconde de tourisme sous la plume de nos vedettes de la chanson,
comme — alors qu’on ne l’attendait plus — une phrase complète squatte enfin, chez une groupie de la Chicane, l’orifice normalement affecté à la parole,
comme l’humble justice du traîne-misère fait choir, en rêve, une larme d’eau dans le sauternes d’un avocat ou une tempête verglaçante sur les vacances estivales des Péladeau,
comme le papillon visite la bouse et la retraite les Backstreet Boys,
il arrive parfois qu’un cigare ne soit qu’un cigare… et un cauchemar, un simple cauchemar.
C’est presque dommage. Le contraire eût mérité une bonne petite pastille éditoriale dans cette chouette émission, à Télé-Québec… comment s’appelle-t-elle ?… ah, oui : Méchant contraste.
n.d.a., le 18 avril 2007
Tout cela me rappelle autre chose. Écoutez, ça vaut la peine :